Saturday, February 11, 2012

Le désert: deux versions


ELLE :
Donc le désert... une expérience caractérisée par le peu de mots qui se sont formulés durant notre séjour là, et depuis pour en discuter. "Hein, le désert..." nous sommes-nous dit, à maintes reprises, le regard brillant, l'âme pleine et le coeur pincé d'une nostalgie passagère. Oui, le désert...

LUI :
C'est le silence qui se remarque avant tout. On s'éloigne de l'auberge, des voitures, de la civilisation. Au creux du silence, le bruissement des pattes de dromadaires dans le sable. Le frôlement de nos vêtements, les grognements occasionnels des animaux.
C'est la couleur, aussi. Les dunes roses dans le soleil couchant, un rose tellement chaud qu'on a peine à croire qu'il n'a pas été peint par un artiste fiévreux.

Départ de la caravane.


ELLE :
On y a été précipités, propulsés à dos de dromadaire, la tête enturbannée et les yeux écarquillés. Nous avons doucement apprivoisé le rythme balançant de la bête sous nos fesses, réglant notre corps à son tanguage, son langage, puis nous avons regardé l'ombre que nous projetions s'étirer sous le soleil couchant. Les derniers bruits de la civilisation se sont éteints et c'est dans un silence à peine  interrompu pas quelques phrases, prononcées tout bas comme dans une église, que nous avons, à la queue leu leu, une heure et demie durant, été bercés par la marche des dromadaires et les vastes étendues de dunes rosées-rousses qui se dévoilaient devant nous.

LUI :
C’est le silence à l’intérieur aussi. Regarder le soleil qui descend vers les dunes, voir leur couleur changer de seconde en seconde, voir la lune se lever, sa lumière prendre doucement la place du soleil après un fulgurant coucher qui allonge les ombres: expérience mystique. Le temps s'arrête, il n'y a plus que ce sable qui tangue, les étoiles qui s'allument lentement, et le coeur qui bat. On a l'impression d'être en chemin depuis 4 heures, mais seulement 90 minutes se sont écoulées. On aperçoit le campement, au loin, dans le creux d'une immense dune de plus de 100 mètres de haut.

ELLE :
Les dunes; si féminines de leurs formes généreuses, de leurs courbes sensuelles, de leur imposante présence qui nous rappelle les dangers et les trésors qu'elles recèlent. Ces dunes, issues de la nuit des temps de mon imaginaire; ce désert qui appelle depuis toujours mes pieds pour qu'ils y laissent leur trace éphémère.

La nuit vient de tomber et "les étoiles dans le ciel, brillent brillent qu'elles sont belles. Une à une elles s'allument, pour bien éclairer la lune..." Une comptine qui resurgit en trame sonore d'un rêve d'enfance réalisé. La lune n'est pas pleine, mais le sera dans quelques jours. Elle jette une lumière comme je n'en ai jamais vue.

LUI :
La lune guide nos pas vers l'entrée d'un enclos. Le chef de la caravane aboie des ordres et les dromadaires, à contre-coeur, se couchent pour nous laisser descendre. Les pattes d'en avant d'abord, on s'agrippe au pommeau de la selle pour ne pas tomber. Ensuite les pattes arrières. On nous amène dans une tente ou des dizaines de coussins entourent trois tables basses. On s'asseoit, et ils nous apportent l'éternel thé à la menthe, qui serait exquis s'il n'était pas toujours si terriblement sucré. Mais on finit par s'habituer, et celui-là était particulièrement bon. On nous indique ensuite notre tente, et on y laisse nos petits sacs, avant de retourner dans la tente-salle-à-manger. Tagine exquise, qu'on mange plus avec des bouts de pain que des ustensiles. On y rencontre Tomako, jeune japonaise de 36 ans qui voyage seule, qui sourit toujours et qui est super attachante. Elle travaille dans un bureau près de Kobe; elle a pris la résolution de visiter un pays de chaque continent. Pour le continent africain, elle a choisi le Maroc. 

ELLE :
Après notre souper (tajine! ... comme je t'aime!) nous sortons explorer ce ciel infini. Derrière notre campement nous croyons discerner dans le ciel... quoi... la voie lactée? …  une aurore boréale? Non….

LUI :
Après le souper, on sort dehors, autour du feu, pour le café. Il fait complètement nuit, la lune est au zénith, les étoiles sont si brillantes qu'on aperçoit sans difficulté la voie lactée. Et devant nous, la grande dune. Je vous jure que la crête scintille, phosphorescente, comme une lumière magique. Pour moi, ce sera l'image la plus fabuleuse de ce voyage dans le désert. Nos hôtes, trois jeunes berbères, apportent des tambours et des cymbales-à-main et nous interprètent quelques pièces traditionnelles. C’est chaleureux.

ELLE :
La poésie du moment nous subjugue encore et encore; autour du feu où des représentants du monde (Japon, Allemagne, Canada, Maroc, Belgique) discutent avec un bonheur évident, mais discret, du désert et de ses charmes, alors que la joyeuse bande de Berbères fait chauffer ses percussions puis crée une nouvelle trame sonore pour un rêve devenu adulte. Tout est intense, magique et, oui, mystique.

Chacun, à un moment donné, s'isole. Le Sahara nous appelle, individuellement, pour une communion naturelle. Les Berbères continuent leur musique et sourient; il savent, ils connaissent, ils comprennent. Les émotions de la journée nous rattrapent; c'est le temps de nous coucher car le lever du soleil sur les dunes est à ne pas manquer et un de nos accompagnateurs - le chanteur du groupe - nous réveillera en tapant des mains, à 6h30. Comme un magicien qui nous sortira d'une transe.

LUI :
Nous nous retirons. Dans notre tente, un matelas recouvert d’une couverture de laine, deux draps par-dessus, trois autres couvertures d’une laine dense et chaude. On se couche, le corps est rapidement au chaud, mais le visage congèle. J’ai l’impression d’être de retour à Edmonton et de coucher dehors en plein hiver par moins quinze. J’ai rarement eu aussi froid au visage. Heureusement, on porte encore nos keffiés, et on se recouvre tout le visage pour finalement s’endormir.

ELLE :
Il fait froid la nuit dans le désert. Dac. On le sait. On l'a tous lu ou entendu quelque part. Intellectuellement on se dit, "Ouais, c'est à cause de l'écart entre les températures de jour et de nuit..."
Mais croyez-moi: il fait FROID la nuit dans le désert... surtout en janvier! Couvertures par-dessus couvertures, 2 corps, tout habillés, se blotissent et doivent quand même se couvrir le visage de leur foulard du désert pour ne pas geler. Plus tôt, on voyait distinctement notre haleine accompagner nos émerveillements. Dormirons-nous? En fait, oui. Étonnamment. De façon un peu décousue et surréelle, mais oui. Et bien, en fait.
Avant même que notre ami berbère ne vienne applaudir notre réveil; nous sommes debout, aux premiers balbutiements de l'aube qui dessine les dunes. Nous explorons.

LUI :
Debout à 6 heures, avant les autres, c’est encore nuit noire. La lune est couchée, et les étoiles en profitent pour redoubler de scintillement.  On sait que le soleil se lève vers 7h, et on cherche le meilleur endroit pour le spectacle. Ambitieux, on décide de grimper la grande dune par la crête. Plus facile à dire qu’à faire. À chaque deux pas on recule d’un. Et ça grimpe! Je ne peux pas faire plus de 30 pas à la fois, souffler un peu, et reprendre l’ascension. Mohammed arrive derrière nous, nous dépasse et va s’installer au sommet. Un jeune couple d’Européens fait pareil. À plus des trois quarts, on se rend compte qu’on ne se rendra pas avant le lever du soleil.

ELLE :
Nous délimitons notre propre bout de dune d'où nous verrons le soleil, dans toute sa splendeur, nous illuminer de ses rayons chauds, là où il sait briller avec la plus grande majesté. Car c'est là, dans le désert, où le soleil prend tout son sens, imbu de lui-même et des grâces qu'il épand sur les dunes qui l'absorbent, le reflètent et l'aiment d'un amour fou, comme il se doit. C'est ça le désert. Une communion ciel terre.

LUI :
On s’installe les fesses confortablement, on prépare les appareils photos et on se recueille. Le spectacle est hallucinant. Les dunes prennent une teinte orange-feu, le paysage s’allume, c’est la première aurore du monde. .
Le mariage du ciel et de la terre.

Baigner dans la première lumière du monde.

Sans commentaire.

ELLE :
Moment de grâce. Puis, l'applaudisseur en chef, chanteur, percussionniste et sympathique cuisinier nous appelle pour le déjeuner. Dévaler une haute dune, à toute allure et dans la joie, juste après le lever du soleil est une expérience indescriptible.

LUI :
Peu de temps après, c’est le déjeuner, puis la longue randonnée de retour vers la fin du désert. Une soirée, une nuit et un matin, mais une éternité gravée au fond du cœur.

ELLE :
Les ombres rétrécissent, au lieu de s'allonger alors que nous effectuons le retour à la civilisation avec les dromadaires que nous considérons maintenant comme NOS dromadaires, nos amis intime à qui nous chuchotons des mots doux, ces mots si difficile à trouver à ce moment-là, et depuis.

Retour pour le petit déjeuner.
Elle danse dans le sable.
Un rêve réalisé.
Dernier regard sur notre bivouac.






Friday, February 10, 2012

Aparté numéro deux: L'Islam au quotidien

Dans chaque village que nous avons traversé se dressaient un ou deux minarets. Exotisme, étrangeté, on ressent l'éloignement de la culture locale et de la nôtre. Jusqu'à ce qu'on se rende compte que ce n'est pas différent de nos clochers d'églises qui se dressent à l'horizon et annoncent la présence d'une communauté de croyants, ou du moins qui croyaient lorsqu'on a construit l'église. Même sentiment d'étrangeté quand on visite des endroits aux noms mystérieux, comme Sidi Kaouki ou Sidi Ifni. Jusqu'à ce qu'on apprenne que Sidi veut dire Saint. On comprend que Sidi Ifni n'est pas beaucoup plus exotique que Saint-Sauveur au Saint-Isidore, seule la langue lui confère cette étrangeté.

Minaret de la Koutoubia, à Marrakech.


Ce qui nous accompagne le plus au quotidien c'est, cinq fois par jour, l'appel à la prière par le Muezzin.  D'une voix sérieuse, basse, empreinte de gravité, il  invoque la gloire de dieu: Aaaaaallahu ackbar! (Dieu est grand!). Les premiers jours, quand l'appel de la nuit retentissait à quatre heures et demi du matin, ça nous réveillait. Maintenant, l'appel accompagne nos rêves, sans les interrompre.

La présence de la langue arabe est un autre signe de la présence de l'Islam. En effet, bien que la version marocaine de l'arabe soit la langue la plus usitée, nous sommes dans une région à forte prédominance berbère. Mais comme le Coran ne doit pas être traduit, tout le monde parle et lit l'arabe, même si la majorité, dans le sud du pays, préfère utiliser le berbère comme langue de tous les jours.

Au Maroc, l'avenir n'appartient à personne d'autre qu'à Dieu. Et cette attitude, qui se cache derrière l'expression Inch'Allah (si Dieu le veut), nous accompagnera longtemps. Personne ne parle d'avenir sans terminer sa phrase avec cette expression. D'une certaine façon, nous partagons cette attitude depuis longtemps quand nous affirmons "qu'il faut faire confiance à l'univers."

Et la charité...on a beaucoup à apprendre des Marocains sur l'application quotidienne de la charité. On espère pouvoir en faire plus quand on sera de retour au Canada. Inch'Allah.

Thursday, February 9, 2012

Aparté No. 1: Emmenez-moi au bout de la terre...

Moi qui n’ai connu toute ma vie
Que le ciel du nord
J’aimerais débarbouiller ce gris
En virant de bord

Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

Charles Aznavour

Il a raison.

La misère est effectivement moins pénible au soleil. Elle existe quand même; elle est là, mais elle se vit autrement. Depuis bientôt un mois que nous sommes ici, nous voyons les gens flâner dans la rue, un peu désoeuvrés, en quête des quelques sous qui feront de leur journée un succès, la rendront certainement moins misérable. Au-delà du fait qu’ils vivent sur une des plages les plus extraordinaires du monde, s’entend. D’où le moins pénible d’Aznavour. Ici, le filet social est plein de trous. Ici, le salaire minimum à compter de juillet 2012 devrait s’établir autour de 1,30$/heure. Augmentation de 27% par rapport à l’an dernier. 

Ici, les gens ne roulent pas sur l’or. Loin de là.  Évidemment il y a les riches, plus riches que tous les autres et il y a les pauvres, la fibre sociale, ce tissu qui forme la base et l’âme de la société. Car la classe moyenne, moyenne aisée, a du mal à s’établir, elle n’existe pas encore. Il y a un gouffre entre les classes sociales. Donc, nous, les touristes, nous sommes les riches. Par contre, grâce au soleil en partie, les pauvres, qui sont nos hôtes, sont gracieux, respectueux et rayonnant de cette plénitude qui est acquise au contact d’une nature généreuse, magnifique et … oui, j’ose le dire, un peu mystique. Le roulement incessant des vagues a de quoi rendre la plus récalcitrantes des natures un peu zen.

Dans ce contexte, un genre de modus operandi social s’est installé pour s’assurer que personne ne meure de faim. Les denrées essentielles, la bouffe de base, les nécessités de la vie, ne coûtent rien. Quelques sous par jour pour se nourrir. Par contre, tout ce qui constitue un « luxe » (papier de toilette, crème pour la peau, électro-ménagers…) coûte plus cher (l’équivalent ou un peu moins d’au Canada). 
Marché à Banana Point, entre Agadir et Taghazout.


Et puis il y a la zakat, l’aumône, un des cinq piliers de l’Islam. Tout le monde donne à tout le monde, tout le temps. Souvent, c’est ceux qui ont le moins qui donnent le plus. C’est naturel, c’est organique. Les frères, les sœurs, parents de tous genres, s’aident, travaillent les uns pour les autres. Ils veillent les uns sur les autres, d’une façon que nous avons oubliée dans notre société hautement individualiste du nord de l’Amérique. Nous, piteux et un peu honteux, donnons notre petite monnaie tant que nous en avons.

Au restaurant, une jeune femme a fini de manger. Elle n’a pas terminé son sandwich. Elle se lève et va l’offrir à l’homme installé dans la rue (très discret) à 5 mètres du resto. Il n’y a pas de gêne, ni d’une part, ni de l’autre; c’est naturel. Ailleurs, dans un petit village, entre deux destinations touristiques, nous avons terminé notre repas de sandwichs brochettes avec frites et salade. Nous n’avons pas tout terminé, mais un homme, une fois assuré que nous avions bien fini de manger et que nous partions, vient s’installer à notre table et terminer ce qui aurait été gaspillé. Le garçon continue même de lui apporter de l’eau! … et pourquoi pas? Hein, pourquoi pas?? Autre façon de faire, de penser, de ne pas gaspiller… si on pouvait faire pareil chez nous…
Musiciens de rue, qui jouent pour quelques dirhams.

DES PRIX

Rappelons que le salaire minimum est d’environ 1,30$ / heure.
Au Maroc 10 dirhams valent environ 1.15$. Donc 100 dirhams = approx 11,50$. Et bien sûr, 1000 environ 115$. Si vous voulez calculer autrement, divisez par 8 (approx). 

 --Repas au restaurant pour 2 (sans alcool) : 100 dirhams dans un resto pour souper (11,5 dollars). Pour le lunch : une salade marocaine, 2 panini aux merguez avec frites et salade + un café espresso = 58 dirhams 6,5$).
-- Bouteille de vin 38 dirhams (4,5$).  L’alcool du pays, genre d’eau de vie de figue à mi-chemin entre le pernod et l’absynthe, pour 375 ml environ 35 dirhams.
-- Baguette 2 dirhams (27 cents)
-- Sac de noix (fraîches, produites localement) 10 dirhams (1,2 $).
-- Viande, ½ kilo 35 dirham (un poulet au complet, même prix)
-- Taxi pour Agadir (20 km) 24 dirhams (3$). Retour par contre, 70 dirhams
-- Café 35 dirhams le 225 grammes (de qualité ordinaire).
-- Transport par bus de Marrakech à Agadir (250 km) 200 dirhams pour 2 (25 dollars)
-- Un oignon, une botte persil, 2 petites aubergines, 2 gousses d’ail, 3 petits sachets d’huile et 2 tomates, 10 dirhams (1,2$)
-- Un appartement à Agadir, 1 chambre, grand et petit salon, salle à manger et minuscule cuisine, 399,000 dirhams (tout neuf tout beau, pas trop trop loin de la plage) (environ cinquante mille dollars).
-- Une bouteille d’eau de 5 litres 9 dirhams.
-- Le papier de toilette super extra de qualité 6 rouleaux qui supposément en valent le double (pas comparable à nos rouleaux douillets dont le tube intérieur ne FAIT PAS la moitié du rouleau) 45 dirhams.
-- Des sandales de cuir (marocain of course) pour homme 120 dirhams.
-- Petites chaussures de cuirs, mignonnes comme tout, rouge et je les adore, 58 dirhams

Oui, il faut machander des fois, mais une fois qu’on connaît la valeur des choses – et ça ne prend pas de temps – c’est facile. Et des fois, on n’a pas envie de marchander; on veut juste leur donner le prix qu’ils demandent parce que, comparé à chez nous, c’est déjà un bon prix. Et donc des fois on paie directement. Ils sont étonnés, mais bon.

D’autres fois, ils demandent des prix totalement extravagants, surtout pour les bijoux. Ils s’essaient. On s’asseoit, on boit un thé on discute. On fait baisser. On finira sans doute par payer un peu trop (pas beaucoup), mais on aura vécu un moment de grâce, de contact humain, de connexion, de relation directe avec une personne qui tente d’améliorer son sort et celui de ses proches, et comment lui en vouloir? Et comment ne pas vouloir l’aider à atteindre son but? Pour si peu cher?

Souk de Marrakech.


Et les vagues continuent de nous bercer, encore une semaine. Un groupe de 7 danois vient d’aménager dans l’appartement et ils nous accompagneront durant notre dernière semaine.

La prochaine fois, on vous racontera le Sahara. C’était tellement indescriptible, que ça aura pris tout ce temps pour trouver les mots.

Wednesday, February 8, 2012


Kasbah sortie des entrailles de la terre.
On laisse donc Ouarzazate derrière nous avec regret pour suivre les méandres de la vallée du Dadès. Sur les berges, le long de la route, des kasbah vieilles comme le monde, abandonnées pour reconstruire à côté. Elles sont faites de boue et de paille, ce qui donne l'impression qu'elles ont surgi de la terre, qu'elle ont poussé comme les palmeraies qui les entoure. Chaque village, chaque ville a sa vieille kasbah, mémoire immobile du temps qui passe.

Palmeraie verdoyante, kasbah rugueuse.
De Tinerhir, on prend une route qui monte dans la montagne pour rejondre les gorges du Todra, ce que nos voisins américains appellent un canyon. Pour s'y rendre, on longe une palmeraie magnifique. Nous longeons le lac des poissons sacrés. Selon la légende, les nouveaux mariés auront beaucoup de bonheur s'ils boivent de cette eau.  Après quelques lacets vertigineux, on arrive aux gorges, magnifiquement escarpés. Les marocains viennent ici en grand nombre durant l'été, quand la chaleur atteint les 40 degrés, pour y trouver ombre et fraîcheur. Un bus de touristes japonais nous attend au bout de la route, là où la source jaillit de trous dans la montagne. Moment de silence, petit café, pause pipi et on redescend (il faut toujours profiter des toilettes à l'américaine quand on en trouve, ce qui n'est pas le cas partout, surtout dans les petits centres).
Gorges du Todra, La photo ne rend pas justice à la majesté de l'endroit.


C'est maintenant le dernier - et long - bout de route pour atteindre le désert à Merzouga. Mohamed nous raconte comment le désert est devenu une drogue pour lui. Il y est allé plus de 20 fois, et c'est une joie renouvellée chaque fois qu'il y retourne. Il nous parle de son désir fou d'aller passer deux ans chez les Touaregs, pas comme touriste, mais complètement intégré à leur mode de vie. Grand soupir, puis arrêt pour acheter des cigarettes. Autre arrêt pour trouver de la bière et du vin; toute une aventure dans un pays où l'alcool est interdit par la religion, mais pas la loi. À Rissani, dans un hôtel, on en trouvera, affirme Mohamed. Arrivé à l'hôtel, deux jeunes filles habillées à l'américaine attendent à l'entrée en fumant une cigarette. On a pas trop de difficulté à comprendre ce qu'elles attendent. Surtout qu'elles sont à peu près les seules dans la ville qui ne portent pas le voile noir. Dans l'hôtel, on a l'impression d'être en plein milieu d'une transaction de drogue...regards méfiants, voix basses, réponses à demi-mots. Pas de vin, que de la bière. Et les prix ont monté, mon ami...C'est plus de 3 dollars chacune. Mohamed râle, mais paie quand même. On en prend six.

À quelques kilomètre de Rissani, c'est l'erg qui commence, vaste plaine de pierres grises et noires. À l'horizon, on aperçoit les dunes de sables. Un rêve...Puis soudain, c'est la fin de la route, le vrai bout du monde. C'est la piste qui commence, chemin de pierre et de sable. Deux 4x4 nous doublent, roulant allègrement dans la désolation. Notre voiture, pas faite pour ce genre de sport, roule à 50 km/h. Au pied des dunes, quelques auberges distantes d'un demi kilomètre les unes des autres. On choisit l'auberge du sud, sans la connaître, à l'instinct. On arrive et le convoi de dromadaire s'apprête à partir. C'était moins une. Mohamed, en état de panique, nous demande de prendre rapidement ce dont on a besoin dans nos valises et de courir au x dromadaires.Ona que le temps de prendre un chandail chaud et nos caméras. On nous aide à mettre nos keffié (turbans/voiles) et hop, on monte sur les dromadaires et la caravane part.

L'aventure au détour d'une dune.



Sur la route de Ouarzazate


30 janvier : c’est le petit matin du coq à l’âne et c’est un peu ce que nous faisons, topographiquement parlant, puisque nous quittons la côte et ses envoutantes plages, pour nous diriger vers l’intérieur, direction Marrakech. C’est d’ailleurs à l’intérieur des terres, là où on devine immédiatement qu’il y a de l’eau car la terre est cultivée et des choses poussent, que l’on retrouve la seule et unique région où pousse l’arganier. Cet arbre produit un fruit (et une noix) dont on extrait l’huile d’argan. Si vous allez n’importe où au Maroc, on va tenter de vous vendre de l’huile d’argan et on va vous regarder avec des yeux ronds si vous avouez ne pas connaître.
De façon générale, ce sont des coopératives féminines qui s’occupent de la production. Cette huile est produite en première, deuxième et troisième pression et sert à la cuisson, mais également pour des soins cosmétiques. De façon traditionnelle, on lui reconnaît toutes sortes de propriétés thérapeutiques – du traitement de la peau sèche et de l’eczéma jusqu’aux problèmes de foie. Mais voilà que la tradition a reçu un coup de pouce scientifique, il y a quelques années, alors qu’ une chercheuse de l’Université de Rabat – capitale du Maroc - a mené une grande étude scientifique qui a confirmé les vertus de cette huile et ses bénéfices pour la santé, puis en collaboration avec CRDI au Canada elle a mis sur pied des coop féminines. Résultat : explosion sur le marché (surtout en Europe) de cette huile.
Mais les Européens ne sont pas les seuls à s’amouracher de l’arganier; les chèvres aussi, que l’on peut voir en train d’en brouter les feuilles. Et si les feuilles sont trop hautes, qu’à cela ne tienne, les agiles chèvres... grimpent dans les arganiers pour se régaler. Eh oui, au Maroc, les chèvres poussent dans les arbres...

Les chèvres grimpeuses dans un arganier.


Nous parcourons donc les plaines qui nous ramènent à Marrakech, où nous sommes une fois de plus soufflés par la vision du Haut Atlas couvert de neige. D’ailleurs, il semble y en avoir plus que lorsque nous sommes arrivés 2 semaines plus tôt. Ce qui serait logique puisqu’on nous a dit que la route a dû être fermée 2 fois à cause de tempêtes de neige. Pendant que nous admirons ces montagnes, belles, majestueuses et lointaines, Mohammed nous dit : “Ben oui, on les traverse cet après-midi!” Ah bon.

Il faut mentionner tout de suite que circuler sur les routes du Maroc n’a aucun rapport – la plupart du temps – avec la circulation sur les routes du Canada. Premièrement, il n’y a pas toujours 2 voies. Deuxièmement, quand on traverse un village, tout le monde est dans la rue sur la “main” et il faut rouler à vitesse d’escargot. Troisièmement, dépasser est une complexe danse de conventions et de signaux bien compris des Marocains, mais plutôt obscurs pour nous et qui nous rend, disons, anxieux. Notre route qui, tout doucement, dans une chaude lumière ocre, sillonne de somptueuses vallées riches en végétation et peuplées de prospères villages, eh bien, elle devient de plus en plus abrupte et tortueuse et... étroite. À se demander parfois si 2 autobus qui se rencontrent ont VRAIMENT assez de place pour se croiser? Et dans les pentes à pic, les gros camions sont lents, lents, lents... et il faut les dépasser! La première fois qu’il s’élance, Mohammed nous dit: “Faites-moi confiance, je sais ce que je fais.” Crispation.... Puis, soulagement. 4 ou 5 dépassements plus tard, on comprend mieux comment ça marche et on relaxe un peu. Car il faut le dire; c’est la seule route qui traverse vers Ouerzazate. Donc, tout le monde doit l’emprunter, les gros autobus touristiques inclus. Tout ça pour dire que 200 km, ça représente un bon 4 heures.
Alors on grimpe, on grimpe et les villages sont de moine en moins fréquents et la lumière perd de son intensité et devient plus froide. Les terres fertiles font place aux pierres; la verdure à la neige. Ben oui, on a quitté le Canada en janvier pour fuir cette neige qui nous rattrappe aujourd’hui! Ces montagnes ont un je ne sais quoi des Rocheuses, mais il y pousse quand même des cactus. Le col que l’on doit traverser, Tichka (2260 mètres d’altitude) est cet étroit lacet que l’on voit au loin, en haut, qui zigzague le long de la montage et où les garde-fou sont presqu’inexistants, alors que les précipices qui s’offre trop généreusement au regard sotn vertigineux. Et pourtant, avec Mohammed, nous sommes en confiance. C’est vrai qu’il sait ce qu’il fait. Mais c’est une route qui demeure épuisante et pour lui, et pour nous. Beauté et dangers, le leitmotiv du Maroc. 

Plaine, contreforts et cîmes enneigées.

Col de Tichka, dans le Haut Atlas. Altitude: 2260 mètres.

Nous traversons le Haut Atlas , et nous revenons sur une plaine qui nous mène en fin de journée à Ouarzazate. À l’entrée de la ville, des studios de cinéma nous accueillent. Ils sont fermés à ce temps-ci de l’année, mais l’été il y a des visites offertes pour voir  les décors et les vestiges des nombreuses productions tournées dans la région: Astérix et Obélix, Gladiator, Indigènes, Kindom of Heaven, pour n’en nommer que quelques-unes. D’ailleurs, Mohammed nous dit que le comédien Jamal a investit dans ces studios. Toutes ces productions ont laissé une trace indélébile sur la ville qui cultive cette réputation de ville de cinéma et où les résidents conservent toutes sortes de souvenirs de cette belle époque ou les productions se bousculaient aux portes. Il s’en tourne encore, bien sûr; mais moins fréquemment. assan, le propriétaire du restaurant La datte d’or, a d’ailleurs décoré son commerce avec les photos autographiées des stars de passage :  Gérard Depardieu, Jamal, etc... C’est là où nous soupons (tajines de viande aux pruneaux) avant de nous réfugier dans Le petit Riad, un lieu de rêve tenu par Fatima et son artiste de mari. La cour intérieure, avec l’inévitable et magnifique fontaine est décorée avec soin dans le détail, avec goût et avec nombre des oeuvres réalisées par le mari de Fatima. Notre chambre contient un lit à baldaquin; c’est la première fois que nous couchons dans un tel lit. Il y a une terrasse avec une grande piscine; il fait malheureusement trop froid pour s’y baigner, mais c’est sous le soleil au bord de la piscine le lendemain matin que nous prenons le délicieux- et copieux- petit déjeuner qu’ils nous ont préparé: patisseries, pain, 2 types de crêpes, jus, café, yogourt.... miam!
Puis nous prenons la route. Mais avant de quitter Ouarzazate, nous demandons à Mohammed d’aller voir en plein jour, la vieille médina et le palais du Pacha, maintenant abandonné, dont nous n’avons pu que deviner la silhouette dans la noirceur lors de notre arrivée la veille.  
Au début du XIXe siècle, la Pacha de la région s’était fait construire un palais. Il a également érigé la médina pour les 250 familles, berbères et juives, qui avaient participé à la construction et qui y travaillaient toujours.
Pendant que nous nous promenons à  l’extérieur, un guide nous invite à visiter l’intérieur de section encore habitée. Nasser, environ 60 ans, calme et lumineux. Il est descendant d’une des 250 familles. On leur a donné leur maison lorsque le palais a été repris par l’état, au moment de l’indépendance du Maroc, en 1956. Il est aussi le président de l’association des figurants de Ouazazate et a fait de la figuration dans plusieurs films – surtout des films historique religieux. Il dégage un charisme très naturel.  
Nasser, guide de la médina de Ouarzazate et président de l'association des figurants.

Nasser nous fait donc faire le tour puis nous amène rencontrer Mohammed, un artiste visionnaire, qui tente de faire revivre Ouarzazate grâce un genre de tourisme culturel et écologique. Son but: faire vivre aux touristes la vraie vie traditionnelle des Berbères dans tout ce qu’elle comporte: le logement, la nourriture, les arts, l’artisanat, l’agriculture, les sports... Il tente de réunir toutes les associations pour mettre en oeuvre ce grand projet de société (c’est le cas de le dire) où le vieillard autant que l’enfant aurait son rôle à jouer et verrait sa participation valorisée. Ses yeux brillent et il s’anime en nous faisant visiter la maison qu’il est en train de retaper pour qu’elle redevienne LA maison traditionnelle berbère. Le deuxième étage sert de galerie et studio d’art.  L’autre Mohammed, notre accompagnateur, l’écoute aussi avec intérêt. C’est exactement le genre d’expérience qu’il aimerait intégrer à ses circuits touristiques. Nasser et Mohammed nous disent que Ouarzazate est un peu reléguée aux oubliettes lorsque vient le temps de distribuer les deniers publics pour encourager le tourisme et l’industrie du cinéma: les productions se font maintenant ailleurs et la région en souffre. Ces deux hommes partagent leurs inquiétudes et leur vision avec nous et nous les écoutons avec intérêt. Nous soupçonnons que ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, en ce qui concerne notre guide.
Nous prenons donc la route, qui sera longue aujourd’hui et nous mènera aux portes du désert.

Friday, February 3, 2012

Nous sommes partis le 29 janvier pour Essaouira. Petit déjeuner rapide, on saute dans la voiture avec notre accompagnateur, Mohamed. La route, spectaculaire, longe la côte. Très peu développée, quelques villages, mais des plages...des plages! Extraordinaires. Quelques-unes sont fréquentées par des surfers coriaces, qui arrivent en minibus loué pour profiter des vagues du mois de janvier.

Et c'est là également que l'on voit des maisons détruites; on les dirait éventrées par un séisme ou une explosion. En fait leur destruction est le résultat d'une drôle de loi - ou d'absence de règlementation, ou les deux. Au Maroc, il est interdit de construire à moins de 10 mètres du bord de l'eau; là où tout le monde veut construire, évidemment. Et ces centaines de kilomètres de plages paradisiaques appartiennent à l'état. Alors que font les Marocains? Ils s'installent, et construisent où ils veulent, quand ils veulent.et ignorent la loi. C'est pas très compliqué construire: des briques, de la chaux/terre/paille et hop, le tour est joué. Mais les développeurs aussi ont flairé la bonne affaire, et les hommes d'affaires, les riches voire des ministres nous a-t-on dit. Alors, des villas, des complexes, des "cabanes" poussent comme des champignons: ce qu'ils appellent la "construction sauvage", illégale.

On nous a également expliqué que maintenant que le printemps du jasmin et les élections de novembre sont choses du passé, le gouvernement a décidé de se mettre à l'oeuvre pour mettre un frein à ces constructions sauvage de façon, disons... draconienne.À coup de bulldozer!

On avait bien remarqué un soir, de notre studio de Taghazout, qu'il y avait des dizaines et des dizaines de véhicules d'urgence qui longeaient la côte au loin. On a pensé que quelque chose de grave s'était produit pour mobiliser tant de services d'urgence. Pourtant, rien dans les nouvelles le lendemain. Mais en longeant la côte en direction d'Essaouira on a bien vu le résultat de cette opération policière et militaire qui jetaient à terre les constructions sauvages.

Et chose peut-être encore plus étonnante, tous les Marocains à qui nous avons parlé sont tout à fait d'accord avec cette façon de faire. Rachid, notre commerçant de Taghazout, nous disait qu'il est tout à fait en faveur d'une application de la loi sévère et militaire pour contrer les abus des Marocains. Sans cela, ce serait l'anarchie, selon lui. Comme quoi....




Mais revenons sur la route vers Essaouira. Celle-ci quitte le long tracé sinueux le long de la plage et bifurque dans les terres. On traverse Imzi, un petit village dans une vallée qui fait pousser des bananes. C'est fou comme tout pousse là où il y a un peu d'eau, alors que tout autour demeure désertique.

Nous arrivons en fin de matinée à Essaouira, qui signifie la-bien-dessinée en arabe. En effet, Essaouira - qui s'appellait Mogador jusqu'à l'orée des années 1960 - a été dessinée par un architecte français du 18e siècle, Théodore Cornut, embauché par le sultan Sidi Mohamed ben Abdallah. Cornut s'inspire du tracé de Saint-Malo pour concevoir la kasbah de Mogador.


Essaouira, la ville bleue. Les murs sont blancs, mais les portes, les fenêtres, les ornementations, tout est d'un bleu profond qui rappelle celui qu'on voit souvent en Grèce. La mellah (quartier juif) offre des murs très hauts, cinq étages, qui protègent des vents alizés qui soufflent constamment sur la ville. Quartier juif à l'abandon, où ne subsiste que des vestiges d'une communauté jadis florissante. Les juifs constituaient la  majorité à Mogador, et travaillaient pour le sultan en qualité d'intermédiaires avec les commerçants chrétiens. La plupart sont partis après la guerre de 6 jours en 1967. Influences berbères, arabes, portugaises, françaises, juives: Essaouira est unique; c'est pourquoi elle a été reconnu patrimoine mondial par l'UNESCO.






Promenade terminée, Mohamed nous amène au port, très achalandé, où il nous achète des crevettes et deux sortes de poissons. Quand on lui demande lesquels, il répond du Saint-Pierre et...du pageot! On est morts de rire, et notre pauvre guide ne comprend pas ce qu'il a dit de si drôle. On lui dit que je m'appelle François Pageau, et il éclate lui aussi. Il nous amène dans une sorte de cafétéria presque en plein-air, où on donne les poissons à cuire. Quel festin...





 


Thursday, February 2, 2012

29 janvier, quatre heures du matin.
Couché dans une sympathique chambre du gîte de l'habitant de Mustapha, dans le minuscule village de Sidi Kaouki, je me réveille avec le coq. Comme il chante en berbère, ça me berce et je me rendors. Je m'éveille de nouveau avec le cri de l'âne, mais comme il braie (braye?) en arabe marocain, je n'y comprend rien. Il insiste et je sens à regret le sommeil me quitter pour de bon.

Il y a trois jours nous sommes allés luncher dans le petit café Oulala, qui donne sur la grève. Il appartient à Mohammed. un Belge marocain de 34 ans revenu s'installer au pays, en quête d'une fusion harmonieuse de son double héritage européen et nord-africain. Comme il a étudié en tourisme, en plus du resto, il cherche à développer des circuits touristiques taillés sur mesure pour faire découvrir le Maroc dans ses aspects culturels (right-on!) culinaires (miam) et sportifs (pas pour nous).

Parle parle, jase jase; on sent sa passion pour le pays et son désir de la partager. Ça adonne que sa maman est de passage pour plusieurs semaines, pour prendre la relève du resto pendant qu'il retournera en Belgique à compter du 8 février. On lui explique que le Maroc est la première étape de notre long périple, et qu'après avoir visité Marrakeh et Agadir, on veut voir Essaouira et le désert du Sahara. Il nous propose un itinéraire et un tarif pour 3 nuits et 4 jours; il a le temps de nous accompagner avant son départ. Ça nous convient, tope-là. Jamais affaire ne fut conclue plus naturellement et simplement. Inch'Allah.